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Ville Urbanisme Maroc

Patrimoine et action militante

1 Août 2006, 18:46pm

Publié par Mohammed EL MALTI

    Dans un commentaire à l'article: "Rabat. Un patrimoine en péril", mon ami Saïd Mouline m'a adressé quelques refléxions sur l'architecture et le patrimoine, notamment ceux de Rabat. Il m'a également envoyé, comme illustration d'une des actions militantes qui ont été menées pour la défense du patrimoine de Rabat, un article qu'il avait publié dans un des journeaux nationaux à propos des aménagements qu'avait connus la Rue des Consuls. L'artère la plus typique et la plus emblématique de la Médina avait effectivement subit des aménagements qui défigurent jusqu'à présent sont architecture et sa morphologie. Il me demande d'en faire l'usage qui me semble le plus utile, aussi, je me propose de les publier en précisant que tout en adhérant totalement à ce qu'il y écrit je lui en laisse la pleine responsabilité, qu'il assumera comme il l'a toujours fait; précision sur laquelle il sera  d'avis avec moi, j'en suis certain. Je publie dans une première étape son commentaire à "Rabat. Un patrimoine en péril"

    Une part de l’architecture est patrimoniale car elle constitue une forme d’écriture de l’histoire consensuellement valorisée par ceux qui y vivent. Elle est pensée, formulée et bâtie selon l’art du lieu. La disparition de chaque séquence rend le texte - si l’on peut se permettre une telle analogie pour des raisons didactiques - de plus en plus inintelligible et énigmatique. Pour rester dans la période à laquelle ton point de vue fait référence, celle de la production architecturale et urbaine dans la zone sous Protectorat français au Maroc et particulièrement à Rabat, l’on pouvait lire, il y a une décennie encore, des successions de styles architecturaux.
 

Styles parmi lesquels fleurissaient des édifices art déco comme ceux qui ont
été abattus. Styles qui chronologiquement se sont succédés et ont coexisté allant du style "Jonnart" au style des années vingt et trente. L’émergence et la floraison d’une architecture nouvelle au Maroc, épurée du style neo-algérien, de composition volumétrique simple, de décor dépouillé où prédominait le blanc, l’échelle humaine, un décor simplement enrichi de quelques éléments empruntés aux traditions locales comme en témoignent encore – pour combien de temps ? – des œuvres magistrales nettoyées de ce que Henri Prost appelait "les extravagances arabisantes".

Quelle extraordinaire évolution, en si peu de temps, entre une œuvre tel l'Hôpital Marie-Feuillet,   en passant par l’Hôtel de la Tour Hassan aux œuvres remarquables des Services administratifs centraux, organisés autour de cours minérales ou végétales et hiérarchisées dans une unité de ton et de composition à proximité de la Résidence générale.

    L’on pouvait lire, comme dans un livre ouvert toute cette évolution historique d’une composante de notre patrimoine qui, avec bien d’autres, faisait partie de notre identité. Mais le livre a vu ses feuilles déchirées, ses pages écornées, ses paragraphes biffés, ses lignes dissoutes, ses marges griffonnées, sa reliure mitée, etc.

    
C’est la désolation actuelle qui s’exprime par mitage progressif à Rabat, la Gare centrale "relookée", dans la porte latérale décorée de zellîj, chef-d’œuvre d’incongruité, récemment ouverte dans la façade principale du Ministère de l’Education Nationale, ancienne Direction générale de l’instruction publique. Désolation également dans bien des compromis douteux, comme l’immeuble "refait en surélevé" à proximité de la Cathédrale Saint Pierre, jusqu’à la destruction pure et simple des œuvres art déco, laissées à l’abandon jusqu’à constituer un danger pour les riverains et les passants.

    Sans parler des destructions ou de la remise à "l’air et au goût du temps" opérées au sein même de la médina intra-muros. Comme l’illustre admirablement, entre autres, l’aménagement de la Rue des Consuls, analysé dans le texte joint - qui avait été publié dans le quotidien "Libération" et repris dans la presse nationale.

    Erreurs, inculture, opérations de spéculation, etc., il est difficile de discerner ce qui est en œuvre dans chaque cas. Surtout quand les décisions sont prises par les élus et que certains Conseils municipaux, jaloux de leurs prérogatives, veulent laisser leur empreinte historique dans les cités, les quartiers, les lieux publics, les espaces communs qu’à leur manière, ils ont "gérés".

    Un autre exemple significatif, toujours à Rabat mais sous la houlette d’un autre Conseil municipal, est celui de l’autorisation donnée pour la surélévation d’une demeure, sur la façade principale du Quartier des Habous ou Diour ej-Jama’, façade qui inclut la mosquée et qui donne sur l’Avenue Hassan II. Encore un effet dévastateur de l’ignorance qui dépareille un témoignage historique des années 1920. Un témoignage d’urbanité et d’architecture de réputation mondiale. Il s’agit là, comme dans d’autres cas, d’universitaires respectés et probablement bien intentionnés, mais il n’y a pas de baguette magique pour transformer un universitaire en gestionnaire urbain ou en spécialiste du patrimoine architectural. D’ailleurs, y a-t-il, chez nous, de tels spécialistes ? Là, par une interrogation toute simple, commence les vrais problèmes des dégradations multiples du patrimoine que l’on vit à Rabat et dans la plupart des villes de notre pays.

    L’on comprend mieux le désarroi et parfois le mutisme du citoyen confronté, à Rabat où ailleurs, à la dévalorisation sociale, à la dégradation et à la ruine du patrimoine architectural et urbain qui constitue des repères, des composantes de son identité et de sa mémoire. L’espoir est que le désarroi ne se transforme pas en résignation. L’espoir est que la maturité progressive des mouvements associatifs ainsi que l’organisation plus efficiente de la solidarité communautaire permettent d’accroître le degré de conscience des nouvelles générations qui ne pourront s’épanouir que dans un sentiment d’appartenance à une patrie et un sentiment de partage des mêmes valeurs. Il est probable qu’une des conditions majeures de la préservation, de la valorisation et de l’actualisation du patrimoine soit sa ré-appropriation par ses ayant droit.

Said Mouline
Rabat, le 30 juillet 2006

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Mohammed EL MALTI 07/08/2006 11:05

    Dans son commentaire, Sara a mis le doigt sur la pierre angulaire de l'action pour la protection du patrimoine: le cadre légal et réglementaire.    Mais cela n'est pas suffisant. Au Maroc, c'est rarement l'Etat ou les collectivités locales qui sont à l'avant-garde d'une action pour la défense du patrimoine. Ils prennent même souvent des décisions, conscientes ou inconscientes, qui le détruise ou le dénature (voir le commentaire de Saïd Mouline).    C'est soit le "fait du prince", comme c'est le cas de l'inscription du patrimoine architectural de la ville de Tanger qui n'a pu se faire que grâce à l'implication personnelle du Souverain, soit le fait d'actions militantes comme à Casablanca. Casamémoire a en effet pu empêcher (pour combien de temps encore?) la démolition de l'Hôtel Lincoln et qui est en train de mobiliser l'opinion publique et les autorités de la ville au sujet des aménagements en cours sur l'immeuble BMCI.    La protection du patrimoine nécessite une vigilance permanente, une mobilisation de la société civile et l'éveil de la conscience collective. Tant qu'il y aura Homme sur terre, il y aura un patrimoine, il fera toujours l'objet de spéculations et de menaces de toute sorte, et il faudra des femmes et des hommes pour le défendre.

Sara BERRADO 03/08/2006 02:28

Je me présente; je suis Sara Berrado, étudiante diplomable en architecture à l'Ecole Nationale d'Architecture de Rabat.
 

Je vous rejoins vous M. El Malti et M. Mouline dans vos propos quant à l'état alarmant et préoccupant de notre patrimoine Rbati. Malheureusement il est témoin de beaucoup d'injustices. A la fois de la part des citoyens, ainsi que des dirigeants. Leur ignorance et leur individualisme (pour ne pas dire égoïsme) n'ont pas épargné notre riche patrimoine.
 

Aujourd'hui, je pense qu'il faut arrêter de se lamenter sur le sort de notre patrimoine. "Il faut passer à l'acte". Certes les actions associatives accompagnées d'une solidarité communautaire sont essentielles à la conservation de ce patrimoine. Néanmoins, un dispositif adéquat appuyé d'une base juridique contemporaine "en faveur du patrimoine" doivent être mis en place. Pour ainsi, assurer un développement durable de l'élément patrimonial.
 

NB: Mon travail de fin d'étude concerne justement la problématique de la protection du patrimoine architectural dans une démarche de développement durable. J'ai déjà soutenu mon mémoire le 6 juillet 2006, et je suis maintenant en phase de concrétisation de  mes propos (dans la partie projet) à travers la mise en place d'un dispositif de la conservation intégrée du Boulevard El Alou à Rabat. Je serais honorée de mettre mon travail à la disposition de toute personne ou administration chargées de la protection et la conservation du patrimoine architectural marocain.