Texte Libre

Le monde des villes, de l'architecture et de l'urbanisme au Maroc est passionnant. Son passé est prestigieux, son présent est préoccupant et son avenir se fabrique aujourd'hui. Mon expérience de ce monde est riche en enseignements, cogitations, états d'âme, idées, satisfactions et déceptions. Bienvenue à celles et ceux qui souhaitent la partager.
   

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Je reviens après une longue absence pour vous souhaiter une très bonne année, occasion de célébrer en même temps deux religions et deux prophètes. J'ose y voir un signe d'espoir pour un dénouement rapide de la situation dramatique que subi la population civile de Gaza.
Il y a 25 ans, je soutenais, sous la direction du Professeur Renata Holod, ma thèse de Ph.D à l'Université de Pennsylvanie à Philadelphia (USA), sur le thème des déterminants de l'architecture du protectorat français au Maroc entre 1912 et 1932(1). J'y défendais l'idée que l'architecture et l'urbanisme constituaient deux des principales composantes de la "politique coloniale du visible" et, de façon plus générale, toute l'esthétique coloniale, dès lors qu'elle englobait l'ensemble du champ culturel. Utilisant des concepts empruntés aux théoriciens marxistes des années 70 (Foucault, Althusser, Bourdieu, et d'autres), je me suis risqué à troubler la "tranquillité de la façade"(2)  de l'architecture et de la ville coloniales. J'ai essayé de montrer que derrière l'enveloppe des édifices, le discours sur le respect des coutumes et traditions locales ou du patrimoine bâti, illustrés notamment par un travail admirable de reconnaissance et d'inventaire en Afrique du Nord, Espagne et Portugal, mené notamment par Albert Laprade, se cachait de façon pernicieuse toute l'idéologie de l'occupation coloniale.
          J'ai tenu à rendre hommage aux architectes, avec à leur tête Henri Prost, qui, à travers leurs écrits et leurs projets durant cette période, vouaient un amour quasi passionnel pour le Maroc et qui, pour la plupart, l'ont probablement quitté avec un sentiment d'inachevé et avec l'impression que les idéaux et la passion qu'ils avaient placée dans leurs oeuvres avait été trahie. Je leur ai rendu hommage sans occulter le rôle qu'ils ont joué, inconsciemment ou par opportunisme professionnel, dans l'inoculation de la "vaccine", pour reprendre une image de Roland Barthes, cultivée par Louis Hubert Gonçalves Lyautey(3) à partir des enseignements tirés de son long périple colonial, celle de la préservation des traditions et de la culture architecturale et urbaine locales comme moyen de pacification alternatif à l’armée.
          Deux articles, parus la même semaine au sujet d'un architecte et d'un historien américains atypiques, Lebbeus Woods et Mike Davis, m'ont inspiré cet article(4). À leur lecture, les arguments que j'ai développés dans ma thèse, il y a un quart de siècle, me paraissent encore d'une grande actualité. Évidemment pas sur la question du Protectorat, ça fait longtemps que j'ai tourné cette page de l'histoire, ainsi que d'autres qui l'ont suivie, mais au regard de la question de l'architecture, de l'urbanisme et de la ville contemporaines au Maroc et dans le Monde.

           Les cités, leurs arts, leurs architectures, ont toujours été parmi les media qui ont le mieux reflété la puissance et le rayonnement des civilisations. Il est délicat de distinguer le rôle des hommes de l'art de celui des hommes de pouvoir dans cette affirmation, mais je peux avancer, sans trop de risque de me tromper, que par le passé, les premiers étaient tellement en avance par rapport à leur temps et à leurs contemporains, qu’ils assumaient un rôle déterminant(5).
          Aujourd'hui, qui faut-il voir derrière les façades des projets? L'image est clairement fixée par les donneurs d'ordre, par le "maître d'ouvrage". Le rôle de "maître d'œuvre", qui concentrait entre les mains du "maître" la détermination de "l'œuvre", a totalement disparu particulièrement pour la poignée de "starchitectes" qui monopolisent la planète architecture. Ce ne sont plus les hommes de l'art qui font les canons d'esthétique, c’est juste s’ils arrivent à imprimer temporairement des phénomènes de mode, tellement galvaudé qu’ils éclipsent totalement l’effet potentiel qu’ils pouvaient avoir sur l’architecture de leur temps. Ils sont plus dans la construction d’une manière de faire et de vendre que d’une manière de penser et de concevoir.
          En dehors de quelques rares exceptions, il n’y a plus beaucoup d’architectes qui réfléchissent. Que distingue un projet de "starchitectes" d’un autre, en dehors de sa seule situation géographique(6)? Ils obéissent tous à la règle édictée par le client qui place l’ "habit" de mode ou l’objet unique devant l’"abris" durable .
          Il est naturel qu’un architecte recherche à se distinguer par des formes qui lui sont propres. Mais est-ce suffisant pour qu’il fasse école ? Le sceau de l’histoire est une condition nécessaire à la création d’un style qui marque son temps, et c’est loin d’être une seule question de forme. C’est juste s’ils arrivent à en faire des models répliqués plus ou moins adroitement par d’autres architectes souvent loin de l’"esprit du lieu".

          Cela fait longtemps que les styles sont morts parce qu’on ne laisse plus au temps le temps de faire son travail. L’architecture, qui était un des principaux témoins de l’histoire des peuples, des cultures et des civilisations, s’est progressivement transformée en un produit de la société de consommation où l’architecture relève désormais plus du marketing que de la création.
Derrière les façades des édifices, la culture et la civilisation ont  progressivement laissé la place l’économie et le marketing.
          Le durable a cédé la place à l’éphémère.



(1)Mommmed EL MALTI, The Architecture of Colonialism, Morocco 1912-1932: An inquiry into the determinants of French colonial architecture, a dissertation in  architecture, presented to the Faculties of the University of Pennsylvania for the Degree of  Doctor of Philosophy ,  Philadelphia, USA, August 1983;
(2)"Peeling Off Architecture's Tranquil Skin", Herbert Muschamp, The New York Times June 19, 1999.
(3)Sa profonde conviction de la justesse de sa démarche a valu à Lyautey son rappel à Paris et son remplacement par Philippe Pétain. On lui reprochait notamment son incapacité à pacifier le pays et sa réticence à utiliser l'armée à cet effet.
(4)"Lebbeus Woods Remains an Architect Unbounded by the Status Quo", Nicolai Ouroussoff, The New York Times, August 24, 2008 (http://www.lebbeuswoods.net/) et "Mike Davis, prophète de malheur", Clarisse Fabre, Le Monde , 28 août 2008 (http://en.wikipedia.org/wiki/Mike_Davis_(scholar)).
(5)C’était le cas des maîtres de la Renaissance française ou italienne, des grands maîtres de l'impressionnisme ou du cubisme qui ont marqué sinon déterminé la pensée universelle et les champs de production artistique, littéraire et architecturale du vingtième siècle. C’était également le cas des grands philosophes arabes notamment en Andalousie et sous toutes les dynasties qui se sont succédées au Maroc comme cela est rapporté par les grands voyageurs et les chroniqueurs de l’époque.
(6)Voir mon article,  Pour un nouvel urbanisme.  http://elmalti.over-blog.com/article-6202739.html







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Vendredi 2 janvier 2009
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