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Ville Urbanisme Maroc

Adieu à Mohamed CHEBÂA

27 Juillet 2013, 12:01pm

Publié par Mohammed EL MALTI

 

C'est malheureusement une triste nouvelle qui me fait revenir au clavier de "mon" blog. Celle de la perte d'un grand homme et militant de la première heure, un ami et un collègue.

 

Un grand homme qui a vécu modestement et en toute humilité, pour et grâce aux fruits de sa passion artistique, porteur de la générosité qui caractérise tous les grands hommes, entouré de sa petite famille, Fatima, sa fidèle épouse, et ses quatre enfants, Issam, Nadia, Tariq et Qods auxquels il a transmis ses valeurs humaines profondes et sa sensibilité créatrice.

 

Un grand homme qui n'a jamais failli à ses choix humanistes, ni fait de compromis sur ses principes ou sur les règles éthiques qu'il s'est toujours imposés, y compris lors de son bref passage dans une fonction administrative au ministère de l'artisanat qu'il préférait plutôt qualifier d'"arts populaires". Passage qu'il a marqué de son emprunte, notamment à travers sa participation active à la réalisation du Centre Islamique de Rome auprès du grand architecte italien Paolo Portoghesi, et dont le souvenir m'a inspiré l'écriture d'un article[1] tant on en avait discuté ensemble.

 

Un grand homme qui, même dans les moments les plus difficiles, a toujours fait preuve de beaucoup de sagesse, de dignité et d'une grande résilience en s'accrochant à ses pinceaux jusqu'à la fin de sa vie. Les mêmes pinceaux avec lesquels il n'a cessé de militer pour ses idéaux, pour son pays, pour sa famille et pour lui même.

 

Un grand militant qui, aux heures les plus sombres de l'histoire du Maroc, a risqué son intégrité physique sinon sa vie pour la démocratie et la liberté d'expression. La revue Souffles, dont il était un des principaux fondateurs et animateurs avec un groupe d'intellectuels marocains de sa génération, parmi lesquels les poètes Abdellatif LAABI et Mostapha NISABOURI, restera un des vecteurs d'émancipation de toute la jeune génération des années 70. C'est un moment qui a été et qui constitue un des plus forts de l'histoire de la création intellectuelle au Maroc.

Son engagement pour la cause palestinienne, il l'a porté jusqu'à donner le nom de la ville sainte d'Al Qods à la dernière de ses enfants.

Un grand militant qui a activement participé avec d'autres artistes peintres marocains comme Mohamed MELLIHI et Farid BELKAHIA, à la naissance, la promotion et la vulgarisation du mouvement d'expression picturale et plastique marocain moderne. Il a ainsi inspiré et continuera à le faire non seulement toute une génération d'artistes peintres mais également toutes les promotions des jeunes architectes qui ont eu la chance de l'avoir eu comme enseignant à l'Ecole Nationale d'Architecture (ENA).

Un grand militant qui faisais de la transmission du savoir et du savoir faire un véritable sacerdoce, un engagement qu'il n'a jamais abandonné.

Je lui ai récemment adressé un des jeunes architectes que j'ai encadré pour son diplôme de fin d'étude, qui a travaillé sur la question de la couleur en architecture et à qui il a généreusement prodigué ses orientations éclairées depuis son lit de malade

Je l'ai vu à l'œuvre dans les ateliers d'art plastiques à l'ENA ou il n'hésitait pas à prendre le marteau et le chalumeau pour réaliser avec ses élèves des œuvres, toujours exposées dans les jardins de l'école, grâce à du matériel de récupération qu'il avait quémandé auprès de ses multiples contacts.

Je l'ai vu mettre la main à la pâte avec des artisans chevronnés desquels il apprenait avec toute humilité et auxquels il essayait, avec beaucoup de tact et de pédagogie, de transmettre ce que lui même avait appris dans le cadre de son travail d'intégration de l'art à l'architecture qu'il aura contribué à développer, notamment avec des architectes comme Abdessalam FARAOUI, Patrice DEMAZIÈRE ou Élie AZAGURY.

J'ai assisté à des conférences qu'il animait, avec beaucoup de maitrise et de clarté devant un large parterre de gens avertis, autour de son travail plastique ou sur l'art et l'architecture, parce qu'en plus de ses pinceaux, il maitrisait le verbe et la plume, aussi bien en arabe qu'en français.

Je l'ai sollicité il y a quelques mois pour faire partie de la commission de recrutement du nouveau directeur de l'ENA et il n'a pas hésité une seconde à répondre positivement à ma sollicitation malgré ses difficultés de mobilité. Et je suis persuadé qu'il y aurait participé avec tout l'engagement que je lui connais s'il n'y avait pas eu, à raison, le rappel à l'ordre de sa fille Nadia quand à son état de santé.

Un grand ami, que je n'ai pas vu depuis longtemps, à mon très grand regret, mais à qui je n'ai jamais cessé de vouer une amitié particulière emprunte de complicité, de respect et d'admiration. J'ai eu avec lui, dès mon retour des USA, des moments très intenses de partage sur les questions qui concernaient le Maroc du début des années 80, sur l'art, sur l'architecture. Nous avons créé et encadré, avec un ami et collègue commun, Mohammed EL ALAMI HAMDOUNI, un atelier "art et architecture" ainsi qu'un séminaire sur l'art marocain contemporain. C'était en même temps des lieux ouverts d'échange, de débat et des lieux d'apprentissage et d'émancipation pour beaucoup de nos      étudiants qui, comme nous, en ont gardé, j'en suis persuadé, des souvenirs inoubliables. J'ai pu apprécier chez lui toute la rigueur et la patience du Grand Maâlem qu'il était.

Adieu cher ami et que ton âme repose en paix.

 

[1] "Artisanat ou Arts Utilitaires" ( http://elmalti.over-blog.com/article-2407398.html), publié sur ce blog le 11 avril 2006

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